Une coordonnatrice d'une agence de marketing de Montréal doit segmenter une liste de 300 clients avant une campagne. Pressée, elle colle le fichier complet, noms, courriels et historique d'achats compris, dans la version gratuite d'un agent conversationnel, sur son compte personnel. Le résultat est excellent. Personne ne saura jamais où ces données sont allées.
À Laval, un cabinet comptable active Copilot pour toute l'équipe. Le lendemain, un stagiaire demande « Quels sont les salaires de l'équipe ? ». Copilot répond : le fichier de paie était partagé avec « Tout le monde » dans SharePoint depuis trois ans. Personne n'avait piraté quoi que ce soit.
Voilà à quoi ressemblent la plupart des fuites liées à l'IA générative : pas une attaque spectaculaire, mais des usages ordinaires sur des réglages négligés. La bonne nouvelle, c'est qu'ils se corrigent.
En bref
- La plupart des fuites viennent de l'usage : données collées dans des comptes personnels, documents téléversés, fichiers trop partagés que Copilot fait remonter.
- Les versions entreprise (ChatGPT Business ou Enterprise, Microsoft Copilot avec un compte professionnel) n'entraînent pas les modèles sur vos données par défaut, mais ne règlent ni le surpartage ni la Loi 25.
- Avant de communiquer des renseignements personnels hors du Québec, y compris à un fournisseur d'IA, la Loi 25 exige une évaluation des facteurs relatifs à la vie privée et une entente écrite (art. 17).
- Un outil approuvé, une politique d'une page et une courte formation valent mieux qu'une interdiction que personne ne respecte.
Comment les fuites arrivent vraiment
Le Centre canadien pour la cybersécurité le résume simplement : les employés peuvent saisir des données sensibles de l'entreprise ou des renseignements personnels dans les requêtes, et ces données risquent ensuite d'être exposées. Concrètement, cinq scénarios reviennent :
- Le copier-coller dans un compte personnel. Liste de clients, courriel d'un patient, contrat à résumer.
- Le téléversement de documents. États financiers, soumissions, dossiers RH envoyés « pour aller plus vite ».
- Les extensions et les robots de réunion. Un module de navigateur qui lit chaque page, un assistant de transcription qui rejoint les réunions Teams, parfois sans que les participants le sachent.
- Le surpartage interne. Un assistant branché sur vos fichiers retrouve tout ce que l'utilisateur peut techniquement ouvrir, y compris ce qu'il n'aurait jamais trouvé seul.
- L'IA fantôme. Des comptes créés avec une adresse professionnelle, sans que la direction ni le responsable de la protection des renseignements personnels le sachent.
Compte personnel ou compte entreprise : ce qui change
La différence entre une version grand public et une version entreprise est réelle, mais souvent mal comprise.
| Outil | Entraînement sur vos données | Contrôle de l'entreprise | Point de vigilance |
|---|---|---|---|
| ChatGPT gratuit ou Plus, compte personnel | Possible par défaut; l'utilisateur peut le désactiver dans ses contrôles de données | Aucun | Le choix appartient à l'employé, pas à vous |
| ChatGPT Business ou Enterprise | Non par défaut, selon OpenAI | Espace de travail géré par l'entreprise | Conservation et emplacement des données selon le forfait |
| Microsoft Copilot avec compte professionnel | Non : requêtes, réponses et données de Microsoft Graph ne servent pas à entraîner les modèles de fondation | Purview, rétention, gestion des agents | Voit tout ce que l'utilisateur peut voir; traitement possible hors du Canada |
Notez que Microsoft a récemment renommé Microsoft 365 Copilot en « Microsoft Copilot »; selon l'éditeur, les engagements de sécurité et de confidentialité, eux, n'ont pas changé. Microsoft précise aussi que, pour les clients situés hors de l'Union européenne, les requêtes peuvent être traitées aux États-Unis, dans l'Union européenne ou dans d'autres régions. Ce détail compte pour la Loi 25.
Copilot : le vrai risque est le surpartage
Selon Microsoft, Copilot ne fait remonter que les données auxquelles l'utilisateur a au moins un droit de lecture. C'est rassurant… à condition que vos permissions soient propres. Dans bien des PME, des années de liens « Tout le monde » et de dossiers hérités disent le contraire.
Avant d'activer Copilot pour toute l'équipe :
- repérez les sites SharePoint, les équipes Teams et les dossiers OneDrive partagés à l'échelle de l'organisation ou par lien anonyme;
- appliquez des étiquettes de confidentialité (Microsoft Purview) aux dossiers de paie, de RH et de clients : Copilot respecte les droits d'utilisation du contenu chiffré;
- commencez par un groupe pilote et vérifiez ce que Copilot répond à des questions sensibles;
- conservez et consultez l'historique des interactions avec les outils de conformité.
Notre article sur l'audit de sécurité Microsoft 365 détaille les réglages de partage à vérifier en priorité.
L'angle Loi 25 : ce que l'IA change à vos obligations
L'IA générative ne crée pas de nouvelle loi au Québec, mais elle déclenche plusieurs articles existants de la Loi sur la protection des renseignements personnels dans le secteur privé.
- Article 17 : communication hors du Québec. Avant de communiquer un renseignement personnel à l'extérieur du Québec, l'entreprise doit procéder à une évaluation des facteurs relatifs à la vie privée (EFVP). Elle tient compte de la sensibilité du renseignement, de la finalité, des mesures de protection, y compris contractuelles, et du régime juridique de l'endroit visé. La communication doit faire l'objet d'une entente écrite. La règle vaut aussi quand vous confiez à un fournisseur hors du Québec la tâche de traiter ou de conserver ces renseignements pour votre compte. « Hors du Québec » inclut l'Ontario.
- Article 3.3 : nouveau système. Tout projet d'acquisition ou de développement d'un système d'information impliquant des renseignements personnels exige une EFVP. Brancher un assistant IA sur votre logiciel de gestion de la relation client en fait partie. Notre article sur l'EFVP et la sécurité explique la démarche.
- Article 18.3 : le fournisseur comme mandataire. Le contrat doit être écrit et préciser les mesures de protection, l'usage limité au mandat et la destruction à la fin.
- Article 12.1 : décisions automatisées. Si un outil trie seul des CV ou des demandes de crédit, la personne doit en être informée.
Et si un employé a déjà collé des renseignements personnels dans un outil non approuvé ? La situation peut constituer un incident de confidentialité, à consigner dans votre registre des incidents et à évaluer selon le risque de préjudice sérieux. Ces analyses restent juridiques : validez-les avec votre conseiller juridique.
Modèle de politique d'utilisation : la checklist
Une politique d'IA générative tient sur une page. Elle doit couvrir au minimum :
- La liste des outils approuvés et l'obligation d'utiliser le compte de l'entreprise.
- Une classification simple des données : publiques, internes, confidentielles, renseignements personnels, avec ce qui est permis dans chaque outil.
- Les interdits explicites : renseignements personnels dans un outil non approuvé, mots de passe, documents sous entente de confidentialité.
- La règle d'anonymiser ou de caviarder avant de soumettre un document.
- La vérification humaine obligatoire : l'IA peut se tromper, l'auteur reste responsable du résultat.
- L'approbation préalable des extensions de navigateur et des robots de réunion.
- La marche à suivre si une donnée sensible a été soumise par erreur.
- Une formation à l'embauche, puis une mise à jour annuelle.
- Un responsable de la politique et une révision au moins deux fois par année.
Déployer en quatre semaines
- Semaine 1 : l'inventaire. Un sondage anonyme sur les usages réels, et un coup d'œil aux applications connectées à vos comptes Microsoft 365 ou Google Workspace.
- Semaine 2 : le choix et l'EFVP. Un outil entreprise, une évaluation documentée, un contrat relu.
- Semaine 3 : le ménage. Permissions, liens de partage, étiquettes de confidentialité.
- Semaine 4 : le lancement. Politique signée, formation de 30 minutes, blocage des outils non approuvés par filtrage web.
Notre équipe peut vous accompagner dans l'EFVP, la politique et la configuration, dans le cadre de notre service de conformité Loi 25. L'objectif n'est pas de freiner l'IA, mais de savoir exactement où vont vos données.
Questions fréquentes
Est-ce que ChatGPT conserve ce que mes employés y écrivent ?+
Oui, les conversations sont généralement conservées dans l'historique du compte, et la durée dépend du forfait et des réglages. Sur un compte personnel, OpenAI peut utiliser les conversations pour entraîner ses modèles, à moins que l'utilisateur désactive ce paramètre dans ses contrôles de données. Les forfaits entreprise ne servent pas à l'entraînement par défaut, selon OpenAI.
Faut-il interdire l'IA générative dans l'entreprise ?+
Une interdiction totale pousse souvent les employés vers leurs comptes personnels, hors de votre contrôle. Il est généralement plus sûr de fournir un outil approuvé, configuré pour l'entreprise, avec une politique claire sur les données permises. L'interdiction peut toutefois se justifier pour certains postes ou certains types de dossiers.
Doit-on informer nos clients qu'on utilise l'IA générative ?+
Cela dépend de l'usage. La Loi 25 exige d'informer les personnes, lors de la collecte, des fins, des tiers à qui leurs renseignements peuvent être communiqués et de la possibilité qu'ils soient communiqués à l'extérieur du Québec. Une décision fondée exclusivement sur un traitement automatisé doit aussi être annoncée à la personne. Validez votre situation avec votre conseiller juridique.
Microsoft Copilot est-il plus sûr que ChatGPT pour une PME ?+
Aucun outil n'est sûr par défaut. Copilot reste dans l'environnement Microsoft 365 et respecte vos permissions existantes, ce qui est un avantage si elles sont bien réglées et un risque si elles ne le sont pas. Les forfaits entreprise de ChatGPT offrent aussi des garanties contractuelles. Le bon choix dépend de votre écosystème et, surtout, de la configuration.
Sources
- 1.LégisQuébec : Loi sur la protection des renseignements personnels dans le secteur privé (P-39.1)
- 2.Microsoft Learn : Data, Privacy, and Security for Microsoft Copilot
- 3.OpenAI : Business data privacy, security, and compliance
- 4.OpenAI Help Center : Data Controls FAQ
- 5.Centre canadien pour la cybersécurité : L'intelligence artificielle générative (ITSAP.00.041)